31.07.2007
Texte Jack Keguenne
Dessins d'enfance
D'aussi loin qu'il me souvienne – et cela commence à faire longtemps –, j'ai toujours vu Yasemin Senel dessiner dans ses tableaux. Depuis quelque temps, elle a introduit des collages sur ses toiles, quand elle ne fait pas de citations directes – les Ménines de Velasquez, par exemple. Enfin, lui est venue une envie de dessiner, c'est-à-dire non plus de couvrir toute la toile de matière colorée, mais de traiter le papier librement, en gardant des réserves de blanc, dans un équilibre entre la frontalité et les trouées.
Aussi étonnant que cela puisse paraître au premier abord, ces dessins sont, d'un bout à l'autre, un dialogue avec l'enfance, mais ils utilisent au passage les éléments primordiaux et interrogent les rêves et les mythes qui bercent le plus secret d'une vie. Le dessin devient la carte d'un univers fécond et mouvementé – celui dans lequel il s'agit chaque jour de grandir –, un monde élégant dans sa forme et violent dans son fond.
Le premier geste de Yasemin Senel a été de tracer, au crayon de couleur, des contours de mains d'enfants. Puis l'idée est venue de faire de ces délinéaments la base d'une déclinaison dans laquelle on retrouve les andouillers d'un cerf, le collage d'un squelette ou un faux idéogramme chinois créant ainsi, du même coup, un vocabulaire harmonieux de formes et une confrontation entre l'interne et l'externe, la chair et le spirituel, l'aérien et l'enterré. Au-delà, il y a des tracés stylisés, l'usage du pochoir ou le jet de gouttes, autant de techniques qui semblent à la portée d'un enfant, mais qui, avec un répertoire de références simplifié, propose une richesse de formes et un équilibre très végétal des compositions.
La terre apparaît donc, non seulement dans le travail de la matière – les couleurs sont bien présentes sans être vives –, mais, par exemple, dans la figure du loup, lequel sort peut-être de sa tanière, d'une mythologie ou d'un conte pour enfants, à moins qu'il ne soit le masque que porte l'artiste adulte pour regarder le spectateur de son œuvre dans les yeux. L'eau se fait sans doute plus discrète : il faut lire dans la fluidité des formes, la voir s'écouler dans les trouées, mais on peut aussi trouver l'évocation d'une larme dans la figuration des femmes ou rencontrer la peau d'un poisson sous le jeu du pochoir.
Dans ce monde, les femmes se présentent le plus souvent couchées, emmaillotées comme des poupons ou posées inertes comme des poupées. Un étrange rapport à la maternité s'installe de la sorte dans cette recherche des souvenirs d'enfance qui semble vouloir remonter dans l'utérus, dans l'ambivalence offerte par ces visages d'adultes prisonniers d'un corps d'enfant. Et comme souvent les oiseaux passent en oblique, on peut quelquefois basculer le dessin et, dans cette renverse, se rappeler que naître, c'est apparaître au monde la tête en bas, c'est faire face par une trouée.
Si le monde tourne, l'artiste fait, elle, retour en elle-même en proposant, dans ses œuvres, une autre révolution – tournée vers le haut – ainsi que le suggèrent ses tracés de mandorle, ses collages d'enluminures médiévales ou le dynamisme d'un cerf fièrement dressé. A moins que Yasemin Senel ne dessine, à l'égyptienne, un œil – tantôt scrutateur, tantôt méditatif ou philosophe – qu'elle oriente chaque fois vers un autre horizon, comme s'il s'agissait de rappeler que le regard doit s'attarder partout pour découvrir la grâce dans un corps terraqué.
Jack Keguenne
(juillet 2007)
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